TROIS… SIX… NEUF… 
Colette

 

Comme le hasard fait bien les choses, c’est avec une touche d’humour que je suis tombée « comme de par hasard » sur ce livre de Colette, TROIS… SIX… NEUF.

Eh oui, les aléas de la vie comme on dit si bien. Alors que je flânais au rayon « auteur classique » de la médiathèque, mon regard est attiré par ce titre quelque peu intriguant. TROIS… SIX… NEUF… tiens donc, quésaco ?

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La lecture de la 4e de couverture m’arrache un sourire,
coïncidence ? 😉
« Seuls peuvent parler du déménagement les sédentaires par goût, dont je suis. Encore faut-il qu’ils aient acquis, en dépit d’un fort attachement au lieu qu’ils habitent, l’accoutumance de le quitter. Accoutumance plutôt que contrainte. Un fatalisme calme, l’expérience de la chance et de son contraire, tels sont les meilleurs, les plus recommandables des agents d’expulsion.
Quand un Logie a rendu tout son suc, la simple prudence conseille de le laisser là. C’est un zeste, une écale. Nous risquons d’y devenir nous-même la pulpe, l’amande, et de nous consommer jusqu’à mort comprise. Plutôt repartir, courir l’aventure de rencontrer, enfin, l’abri qu’on épuise point; tous les périls sont moindre que celui de rester. »

 

Cet extrait m’a conquise instantanément, me voilà repartie avec le livre en poche.

Dans TROIS… SIX… NEUF… paru en 1944 aux éditions Corrêa, Colette s’amuse à nous dépeindre de bref « portraits » des lieux parisiens par lesquels elle vécue.
Cet ouvrage rythmé par ses déménagements, nous imprègne l’espace d’un moment furtif de son univers.

Un texte relativement court nous offrant un instant de détente, entre 2 cartons par exemple !

Pourquoi j’ai aimé ?

Une lecture rafraîchissante à la vision moderne (écrit entre 1941 et 1942), nous partons dans un Paris qui nous semble d’une autre époque.

J’ai apprécié la touche de modernité et l’esprit critique qu’adopte Colette pour nous parler des nouvelles constructions et de la perception du déménagement pour l’époque.

C’est vrai que de nos jours, déménager peu se faire les « doigts dans le nez » en comparaison avec la première moitié du XXe par exemple. Je n’y avais jamais vraiment réfléchi, mais oui quelle galère cela devait être…
« Les voitures chargées partent: l’une convenable, de construction assez récente, et même automobile; les deux autres sont d’infâmes tapissières, scellées avec des cordes, attelées de bêtes tristes. »
Là, je me rappelle les scènes de départ en vacances dans La Gloire de mon père de M. Pagnol avec la charrette blindée tirée par l’âne !

Par delà l’aspect récit des déménagements de Colette, avec les lieux clés de sa vie (de son divorce à l’hôtel) je retiens surtout le côté anthropologique du texte si je puis dire.

La description des lieux et les commentaires de Colette ouvrant les portes de réflexions intéressantes et soulevant des questionnements.

> exemple 1: Colette et le Feng Shui

Un parallèle qui s’établit explicitement ai-je trouvé avec le logement des entresols à Palais-Royal: « Mais l’hiver suivant la bronchite était ponctuelle à son poste, dans les bronches où elle menait un bruit de jupons en papier. (…)
– Je trouve que vous avez assez joué dans cette cave, me dit mon médecin.

– Mais, objectai-je, j’attends l’appartement au-dessus. Gustave Quinson m’a promis… Dès que son bail, dans deux ans et demi…

- Deux ans et demi ! Vous n’y songez pas ! 
Le mot « déménagement » tomba dans mon oreille habituée. »

Pour ceux qui ne connaissent pas le Feng Shui, voici une petite définition issu de Wikipédia :
« Le feng shui (chinois simplifié : 风水 ; chinois traditionnel : 風水 ; pinyin : fēng shuǐ, qui signifie littéralement « le vent et l’eau ») est un art millénaire d’origine chinoise qui a pour but d’harmoniser l’énergie environnementale (le qi, 氣/气) d’un lieu de manière à favoriser la santé, le bien-être et la prospérité de ses occupants. En Chine, on l’appelle généralement la discipline fēng shuǐ xué (风水学, « étude du vent et de l’eau »). Cet art vise à agencer les habitations en fonction des flux visibles (les cours d’eau) et invisibles (les vents) pour obtenir un équilibre des forces et une circulation de l’énergie. Il s’agit de l’un des arts taoïstes, au même titre que la médecine traditionnelle chinoise ou l’acupuncture, avec lesquelles il partage un tronc commun de connaissances. »

Ici Colette vivait dans un lieu assez hostile «Pourtant un jour tout fut dit et signé, et je m’engouffrai dans le tunnel, dans le manchon, dans le drain, dans le tiroir… »
« Nuits authentiques, jours fallacieux, lampe en plein midi sur ma table de travail, matinées sous un abat-jour vert… J’oubliai que je vivais là hors des bienfaits solaires, et je me contentais de réverbérations. » Bronchite chronique, son corps l’alarma, il lui fallu déménager.
Je ne vais pas rentrer dans les détails ici, ceux que cela intéressent pourront également faire leurs propres recherches, mais il y a ici plusieurs éléments qui permettent d’affirmer que ce logement est à fuir !

Le bon sens de Colette lui fait faire ses valises, ce qu’elle retranscrit ainsi « En foi de quoi j’ai donc déménagé, et non par caprice. Par force souvent, d’autres fois par hygiène morale. »

> exemple 2: le titre, la préface et la numérologie.

Pourquoi 3, 6, 9 ? C’est amusant, des multiples de 3 pour marquer une progression, mais pas que !
Dans la préface, j’ai relevé « ce qu’a signifié pour la fille de Sido chacun de ces déménagements: une ascension à la sagesse ». Voilà qui est fort intéressant puisque le 9 c’est le symbole de l’accomplissement et clôturant la fin d’un cycle. Un chiffre marquant l’aboutissement, la fin d’un voyage en quelques sortes (ici celui des déménagements) et donc peu se retranscrire comme la somme des connaissances acquises sur ce cycle écoulé…

Je vous laisse lire et percevoir ce livre à votre façon, tel qu’il résonnera à vos yeux et vos sens 🙂

Ainsi s’achève ici ma vision de cette lecture qui sort un peu des sentiers battus. Je n’avais pas envie de faire un article « littéraire » dans les grandes lignes, en vous racontant l’histoire de ce récit et le blabla habituel… parce que sans grand intérêt, cela n’aurait rien n’apporter de nouveau.

Je vous recommande cette petite évasion parisienne où chacun est libre de sa propre interprétation 🙂

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